[La chronique de Vincent] Au fond du Semnon !

 

J'ai longtemps voulu être prospecteur minier, absorbé par la quête, quasi alchimique, du métal, mais le destin en a décidé autrement. Que voulez-vous ? Quand on passe son enfance à lire les publications du Bureau de Recherches Géologiques et Minières, on rêve pendant de longues années de découvrir, au détour d'un coup de marteau, le brillant filon au tréfonds de l'obscurité. J'ai cependant réalisé ce rêve d'enfant en 2003, à la mine d'antimoine du Semnon, sur la commune de Martigné-Ferchaud dans l'Ile et Vilaine, en compagnie de mon ami Eric Gloaguen, lui-même prospecteur au BRGM ! Cette fois-ci, j’étais présent pour collecter de la stibine, un de mes minéraux fétiches, accompagnée d'un autre minéral, l'arsénopyrite. Mais avant de conter cette aventure, évoquons l'histoire minière du Semnon et de ses minéraux !

 

La minéralisation en antimoine a été découverte par hasard, en 1888, dans une petite carrière à flanc de coteau. Rapidement, un petit établissement de recherche, la société des Mines du Semnon, est créée et une concession est accordée en 1895. Les travaux cessent trois ans plus tard, faute de rentabilité. En 1903, à la suite à la découverte d'or dans la stibine de la mine de la Lucette (53), des tests sont réalisés sur le minerai du Semnon. Les résultats plutôt positifs, 12 à 20 grammes d'or par tonne, annoncent le début des travaux d'exploitation. En 1910, la société anonyme des mines du Semnon voit le jour. Les travaux de reconnaissance menés au ralenti entre 1895 à 1909 reprennent entre 1909 à 1913, date à laquelle l’exploitation officielle démarre. Faute de capitaux, elle est arrêtée en 1918.

La minéralisation du Semnon est constituée par un lacis de petits filons (stockwerk) de quartz et carbonate contenant de la stibine. Celle-ci peut localement former des masses assez conséquentes mais massives. Au contraire, dans les géodes des cristaux de quartz, la stibine est libre de croître. Elle forme donc de petites mais très belles aiguilles groupées en éventail. Aux épontes (parois supérieure et inférieure du filon) se développent des cristaux d'arsénopyrite, un sulfure de fer et d'arsenic[1]. Les cristaux de cette localité sont parmi les meilleurs français. En effet, ils montrent des formes parfaites et sont des modèles miniaturisés. De plus, leurs faces sont brillantes lorsqu'ils sont frais. Enfin, leur dimension peut parfois atteindre le centimètre bien que plus fréquemment les cristaux approchent une taille respectable d’environ 5 millimètres. Quand à l’or, il est bien insaisissable. Il est inclus dans le réseau cristallin de l’arsénopyrite ou bien en inclusions microscopiques dans la stibine. Quelques rares spécimens ou l’or est visible à l’œil nu ont été trouvé du temps de l’exploitation et sont conservés au musée de Rennes.

 

 

Faisons un saut dans le temps et revenons à ce matin de février 2003… Après une nuit passée dans un hôtel bas de gamme de la banlieue de Rennes à lire et relire l'inventaire minéralogique, je descends enfin cueillir la stibine directement au fond de la mine, ce que je n'avais pu faire lors de mon expédition à la Felgerette en Lozère. Eric connaît cette mine et y a déjà pénétré. C'est le moment tant attendu ! Nous passons l'entrée murée puis progressons dans le travers-banc. Nous contournons le bouchon créé par l'ancien puits noyé avec de grandes précautions. Nous arrivons enfin, au sec, au niveau -22. Le filon est là, avec son quartz, sa stibine bien brillante et les épontes riches en cristaux d'arsénopyrite. Quel plaisir de prélever directement sur place et de jouer du marteau et du burin pendant plusieurs heures ! Mon ami fait alors des relevés dans les anciennes galeries. Mais, il est temps de remonter au jour. Je reprends le train pour Paris, plein de boue, mais le sac chargé d'échantillons. Il me faut un peu de temps pour les préparer c’est-à-dire recasser les blocs de schiste pour en extraire les cristaux d'arsénopyrite. La récolte a été conséquente, si bien que j'ai pu à la fois en conserver en collection, ou ils sont supports de ce souvenir inoubliable, en échanger avec d’autres collectionneurs dans toute la France et enfin en réserver pour le don à la collection de l'Université.

 

 

 Si nous avions pu entrer facilement, ce gisement historique est désormais en sommeil, son entrée étant bloquée par une dalle de béton. Il n'en demeure pas moins intéressant. Du fait de leur rareté et de la dépendance française à l'égard des importations étrangères, les ressources en métaux rares et précieux en France connaissent un fort regain d'intérêt. Si bien que, dans un programme de revalorisation du potentiel minier français mené par le BRGM, mon ami Eric a consigné un rapport BRGM montrant[2] qu'il resterait encore une tonne d'or (!) à exploiter au Semnon ! Mais attention ! cette richesse est hors de portée de l’apprenti prospecteur ou chercheur d’or !  Mais il en est ainsi de l'histoire minière : des gisements que l'on pense condamnés, retrouvent, du moins sur le plan scientifique et gitologique, une seconde vie

 

[1] De formule FeAsS, cristallisant dans le système monoclinique, c'est-à-dire le système cristallin ayant pour forme de base un prisme incliné.

[2] GLOAGUEN E., TOURLIÈRE B., ANGEL J.M., Revalorisation du potentiel minier français : le district antimonifère du Semnon (Ille-et-Vilaine, France). Rapport final , 2016,  BRGM/RP-66200-FR–71 p., 30 fig., 7 tabl., 4 ann., 1 CD.